20 janvier 2008

La première salope???

Depuis quelques semaines, j'ai mis tout le monde en stand by pour me consacrer à un lobbying. La dépenalisation de l'avortement. En décembre 2007, le comité des droits de l'homme a demandé à Madagascar de revoir la loi en la matière et de penser à dépenaliser l'intervention. Sensibilisation, débats, spamming en tout genre, j'y suis à fond, alors:
 
OUI, A LA DEPENALISATION DE L'AVORTEMENT, OUI A UNE IVG LEGALE, OUI AU LIBRE CHOIX.  
 
 Té, pas trop tôt hé! Cette prise de position m'a valu le qualificatif de "salope", suite à un petit débat houleux autour d'un café. Ok alors, je suis une salope. Mais j'espère qu'il ne faudra pas 343 salopes pour vous ouvrir les yeux.
 
 
 L'image “http://www.re-so.net/IMG/arton3347.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.

Les chiffres officiels (ministère de la Santé/ Unpfa/Focus/Fisa 2006-2007):
  • Les 15-39 ans sont les principales candidates à l'avortement, mais la majorité ont un niveau de vie et d'instruction acceptables ( bacc et plus). 63% des décès maternels sont liés à l'avortement pour les 15-19 ans.
  • 24% de couverture contraceptive.
  • 25% de naissances non désirées.
  • 5,2 enfants par femme ( mais qui peut aller jusqu'à 7-12 enfants dans certaines régions reculées)
  • A Madagascar, l'avortement est interdit même en cas de danger pour la santé ou la vie de la mère, même en cas de viol et même en cas d'inceste. Avec une peine allant d'un à cinq ans d'emprisonnement et une amende de 360 000 à 10 800 000 Ar.
 
 
 
Ce qui m'agace un peu sinon beaucoup sur les débats autour de l'avortement à Madagascar du moins à Antananarivo où je vis, c'est que les arguments et commentaires sur le sujet sont de moins en moins dignes et même assez bas de gamme. Depuis trois semaines-un mois que j'ai décidé de lancer le débat autour de moi, j'ai eu l'occasion d'en mesurer l'ampleur:
 
- " C'est peut-être une expérience vécue et vous trouvez l'avortement banal", claironne T. " 30 000 mortes? Elles n'ont que ce qu'elles méritent!" remet-il plus tard.
- " Avorte de ton gosse et viens m'en parler", fustige H, "On en rira même ensemble, si tu veux"
- " Ta chrétienneté, c'est de la merde. ", ricane M.
- " De toute façon, les viols, trois fois sur cinq, ce sont les filles qui l'ont provoqué alors..." lance F. 

Ok. Nous autres qui voulons un avortement libre, on est casé parmi les immoraux et les moins que rien. On a l'habitude qu'on nous attribue la paternité des "gros scandales". Ok, nous en assumons la responsabilité, on est bâti pour ça. Mais épargnez-nous de vos sarcasmes minables et stériles: vous valez mieux que ça, nous en sommes convaincus !!! 

 

La situation des femmes malgaches n'est pas une exception. Nous vivons ce que vivent toutes les femmes du monde. Ici, la couverture contraceptive est encore très en-deçà de la demande. Et c'est un vrai souci dans une société à la sexualité debridée ( c'est une affirmation, pas une critique haha) où les premières relations sexuelles se font de plus en plus tôt, les préventions sont encore très maladroites et les cas d'avortements, de plus en plus nombreux. Parce qu'ils sont interdits, les avortements se font clandestinement et généralement dans des conditions hygiéniques et sanitaires déplorables et rarement par la personne compétente. Ces 30 000 décès, nous avons le pouvoir de les éviter si la loi autorise que l'intervention se fasse dans un centre hospitalier et par des médecins et bien sûr, dans un délai strict  et rigoureux fixé par la loi. 

Je comprends très bien les préoccupations morales autour de l'avortement. Mais je voudrais aussi que l'on comprenne ceci: De quel bord que l'on soit, pro-avortement ou pro-naissance, les faits sont les faits. Ces 75 000 candidates à l'avortement, ce n'est pas avec nos litanies qu'elles vont vouloir changer d'avis. Ce n'est pas parce que nous hurlons au meurtre qu'elles n'avorteront pas. Elles vont le faire et elles seront de plus en plus nombreuses, malheureusement. Et malheureusement, nous en perdrons plus du tiers chaque année. Alors va-t-on alors défendre des "générations à venir", des embryons et des zygotes, quand les enjeux sont aussi importants? 30 000 mortes, c'est trop. Déjà, une morte, c'est trop. Je voudrais pouvoir leur dire "Non, ne faites pas ça", mais en même temps, ce n'est pas à moi , ni à personne d'autre qu'elles-mêmes, de décider à leur place si oui ou non, l'arrivée d'un enfant leur est opportun. Parce que  pouvoir choisir sa vie devrait-être un droit. Parce que disposer de son corps devrait l'être également et parce que l'enfantement n'est pas une obligation.

L'autre grande raison propre à Madagascar pour laquelle il faut voter cette réforme, c'est aussi celle-ci. Depuis les dix dernières années, on retrouve  des bébés morts et dont les cadavres sont jetés ( dans les wc, latrines, bacs à ordures, caniveaux) par leurs mères -généralement sans le sou- . C'est un véritable phénomène, inquiétant et sordide. Pourquoi? Parce qu'elles savent qu'il y a de forts risques qu'elles ne s'en sortent pas en avortant ( mourrir? trop cher? stérilité? infections? ) et que les "dangers" sont moins lourds en mettant l'enfant au monde. Alors, elles mènent leur grossesse à terme et tuent le bébé à la naissance. C'est un crime horrible que l'on peut arrêter si on permet que l'avortement puisse se faire légalement dans les délais fixés par la loi
 

Des deux choses l'une: soit nous campons derrière nos magnifiques convictions d'un monde parfait. C'est très beau et ça ne résoud rien. Soit on choisit d'agir et faire en sorte que toutes les naissances soient le fruit d'un choix et non d'une contrainte. Faire en sorte que les femmes violées ou victimes d'une inceste n'aient pas à porter le fruit de leur humiliation. Faire en sorte que la loi permet aux femmes dont la grossesse menace la vie puisse de bénéficier d'un avortement thérapeuthique. ( actuellement, l'ITG est reconnue par la déontologie médicale malgache en cas de problème de santé mais la loi ne la reconnaît pas. )

 

http://www3.chu-rouen.fr/NR/rdonlyres/6B2069FD-8666-4692-BAE3-944964424DC0/0/contraception.jpg

 


Ceci étant, je dis oui à une campagne intensive sur la planification familiale et sur les préventions. Je plaide pour une meilleure information des jeunes dans les écoles et dans chaque famille, la vulgarisation au maximum des préventifs et surtout l'accès facile et gratuits des contraceptifs. Dès que les filles demandent des contraceptifs, dès que les gars demandent des préservatifs, IL FAUT LEUR DONNER et EXPLIQUER COMMENT CELA FONCTIONNE!!!  Oui, on peut toujours discuter, convaincre, "faire l'éducation" des gens ( à Mada? c'est faisable ????) mais on n'est jamais sûr de rien. Mieux vaut prévenir que guérirAvoir un bébé à 17 ans, c'est une connerie. Mourrir d'un avortement, c'est une connerie. Attraper une IST  ou le sida, c'est une connerie. Une bonne information le plus tôt possible, c'est ça aussi par ce moyen là que nous réduirons les 75 000 cas d'avortements par an.