« Human Touch | Page d'accueil | La République des incantations »
08 septembre 2007
Le sens de l'à peu près
La précision n'est pas une spécialité malgache. Les esprits cartésiens auront bien du mal à se retrouver dans notre vision du temps, et de l'espace. Mais ce n'est pas plus mal, finalement, bien qu'en l'an 2007, le sens de l'à peu près n'est pas vraiment un atout. Et puis, admettons-le, on n'a pas trop changé.

Je dors très mal, depuis quelques temps. Et j'ai le choix entre me gaver de somnifères vazaha ou suivre un petit traitement traditionnel "destressant". Mon médecin : "Ceci est un médicament à effet sédatif, qui provoque un sommeil normal et qui conserve donc les cycles du sommeil. En traitement prolongé, il peut être susceptible d'engendrer une dépendance." Le tradipraticien: " Breuvage à boire deux ou trois fois dans la journée, pendant trois ou quatre jours. Attention, il n'est pas vraiment doux." Je fais confiance à la médecine du terroir mais vraiment, il m'a fallu toute une heure d'un entretien qui virait à l'interrogatoire pour obtenir un semblant d'informations qui m'expliquent ce que vaut la tisane, à part le fait de me rendre le sommeil.
Il y a des jours comme ça, où on se rend compte qu'être précis n'est pas vraiment une priorité de chez nous. Autrefois, nous mesurions le temps par "unité de cuisson". "Indray mahamasa-bary" ( le temps de cuire le riz) pour disons 45mn à une heure. "Indray mitono valala" ( le temps de griller une sauterelle) pour 30 sec à environ une minute. La journée s'égrène au rythme de la vie des hommes, de la nature, des animaux. "Maneno akoho" ( au chant du coq), pour...allez, au crépuscule !!! "Mitatao vovona" ( Quand le soleil est au zénith) pour midi. Le temps malgache n'est pas linéaire, il ne passe pas, il tourne en boucle! Ce qui est bien, c'est de toujours avoir l'impression d'éternité, que tout peut durer: le présent est un futur dans le passé...

L'exactitude est repoussée au point de ne jamais suivre un timing bien déterminé. Toute réunion ou festivité ne commence que si "efa tonga ny olona", que si tout le monde est là. Encore aujourd'hui, les évènements officiels ou non-officiels d'ailleurs, prennent toujours un retard en attendant "ny olona"... Un délai n'est jamais fixé d'une manière coercitive, il n'a pas valeur d'accord. On dit: "Tokony hapetraka rahampitso hono ange ny tafon-trano e!" ( Il paraît que le toit de la maison devrait être posé demain), plutôt que de dire "Apetraka io tafon-trano io rahampitso" (Posons ce toit demain), expression qui vous ferait passer pour un stakhanoviste fini. Préférez plutôt "Ahoana raha apetraka rahampitso?" ( Que direz-vous de le poser demain?)...Huhuhu!!!
Il n'y a pas que le temps. L'espace reste tout aussi flou. "Irain-jehy" ( une dizaine de cm???), "ketsa folo vavy", se dit d'une rizière dont le repiquage demande dix femmes, histoire de donner une idée de l'étendue du champ. Si un paysan malgache vous dit que le prochain village se trouve "ao ambadika kely ao", ( juste derrière), méfiez-vous, c'est vraiment derrière la colline, la vallée, la forêt, le bosquet...Loin derrière, quoi.

Evidemment, dans le millénaire de la vitesse et du pointu, on s'y perd un peu. Evaluer le temps selon la cuisson serait un pur désastre: cuisson au gaz? au rice cooker? au fata-pera? Mais l'idée de l'à peu près reste toujours présente. Les Malgaches n'ont, par exemple, pratiquement jamais le réflexe de l'année. On ne dit pas "En 2004,...", on a plus tendance à "Tamin'ny mariazin'i Bozy" ( L'année où Bozy s'est mariée) ou "Tamin'i Bebe maty" ( L'année du décès de Bebe), ou plus vague encore "Taloha, tamin'ny mbola kely" ( Avant, quand on était enfant- la période de l'enfance étant très vague, car même à 30 ans, rien ne vous garantit que l'on vous considère comme un adulte!). Les seules dates restées intactes sont, je pense, 1947, 1960, 1972, 1992, 2002...
Plus marrant encore: Envoyez un mail et on vous dira "Voaraiko ilay taratasy fa valiako rahampitso" ( Mail reçu, je réponds demain - Mais pas maintenant. Demain.) Si un Malgache est habituellement non ponctuel ( zà championne!) et ne s'en inquiète pas, il est tout aussi alambiqué dans ses conversations. Ses discussions sont semées de "mba", d'"angamba", de "sao dia" et de "raha ohatra hoe...". Ses rendez-vous sont tout ce qu'il y a de plus informel: "Mandalo any aho ny maraina, eo amin'ny 10 eo." ( Je passerai le matin, disons vers 10h), et d'ailleurs, on lui répond: "Eny e, mandalova ihany" ( OK, passe quand même - Sans aucune garantie qu'on trouvera quelqu'un.) On peu aussi avoir des "Ho hita eo e", ( On verra !- ou? quand? comment? avec qui? ...)

Evidemment, ce peut être une vraie plaie par moment, surtout si on a affaire avec le tribunal, la police, ou un fonctionnaire. Parce que le temps que vous aurez rempli toute la paperasse nécessaire, le temps d'obtenir un rendez-vous, vous aurez pu faire toute une carrière. Il y toujours un directeur introuvable et curieusement irremplaçable ( ne délégue pratiquement jamais ses responsabilités), qui vient toujours de partir, qui reste toujours injoignable ou que l'on ne peut appeller, dont personne ne sait l'heure du retour, et surtout pas s'il pourra vous recevoir demain. Et s'il vous reçoit, c'est d'humeur acâriatre car vous lui faites perdre...son temps!
Très souvent, à cause de cette conception un peu lente du temps, (le fameux "moramora") on nous attribue un caractère flemmard, un peu pantouflard sur les bords, et l'on "croit" aussi que c'est de là que vient ce "déclin" national. Evidemment, quand on s'amène avec ses grands chevaux d'occidentalisés, le chronomètre à la seconde près, et qu'on est parti pour se trouver un bouc émissaire... Et pourtant, ce n'est pas ( à mon humble avis) tellement cette partie là de notre culture qui est "difficile", c'est qu'en fait, on est comme tout le monde, on a fait de mauvais choix, on a pris de mauvaises décisions et on peine à admettre nos erreurs! Pourquoi d'ailleurs avoir honte de le dire, la slow life, c'est nous (Ici, on n'a pas de suicide au travail, pô fou!) Mais, comme tout Malgache qui se respecte, on est aussi capable d'abattre le mur quand il le faut. Alors oui, on adoooore prendre le temps, mais ne vous fiez pas aux apparences. On marche lentement, mais qui sait? Si on ne court pars, c'est qu'on est peut-être parti à point? huhuhu! Eny e, izany aloha tsymanala ny tsinin'ny fahatarana fa mba ny bon côté fotsiny no jerena...
11:05 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Temps, Espace, Malgaches
Commentaires
Rhaaaah le fotoana gasy !!! C'est un truc que je supporte de moins en moins !!! SUis-je p-e trop occidentalisée ?
Ton billet me fait penser à une expression malgache dont je ne me rappelle plus les termes mais en gros ça dit : on laisse partir les boeufs et la charette avant, mais de toutes façons on va les rattraper. (variante malgache de rien de sert de courir, il faut partir à point).
Ecrit par : Vola | 11 septembre 2007
En résumé, en résumé ma chère?? Ce n'est aux Malgaches de s'adapter aux p'tits Français et aux autres Vazaha "finis le pain". C'est plutôt le contraire. La notion de temps, de forme, le mode de pensée des Malgaches tirent partie de leur patrimoine culturel oriental. La vision manichéenne du tout blanc ou du tout noir ne s'applique pas. C'est l'Occident qui veut tout formaliser, appeler "un chat, un chat" sans la moindre subtilité. Quoi de plus normal que les deux Guerres mondiales trouvent leur origine chez eux!
Pour rester dans le registre Malgache/Oriental # Occidental, récemment, j'ai entendu dire qu'être "vierge" (une femme) dans le langage de la Bible (hébreu ancien) veut dire jeune fille en âge de procréer. Le fait de préciser que vierge renvoie à un hymen non-défloré est un concept occidental pur, hérité des Barbares et autres Huns qui peuplaient alors l'Europe. Et toc! Presque hors sujet, n'est-ce pas?
Ecrit par : perduenconjecture | 12 septembre 2007
çà ne me dérange pas cette spécialité "maka tsy laim" malagasy ou le: "tsy taitra , tsy maika anefa tsy tara e!!!!"
je crois que Vola voulait dire "fomban'ny sarety no mandeha aloha..." ou "miazakazaka tratran'ny miadana?"; en effet, à quoi bon de courir après le temps?time is time and thats's all
Ecrit par : Ponctuel | 20 septembre 2007
@Ponctuel, yesss, c'est bien la citation que je recherchais. Merci :)
Ecrit par : Vola | 21 septembre 2007
Juste pour vous mettre ceci http://cf.news.yahoo.com/s/capress/071003/monde/venezuela_chavez_heure_1
Y a plus loufoque que nous, finalement. ;)))
Ecrit par : Mialy s'en fout | 09 octobre 2007
Mouahahah! Marrant ce poste! Ca tombe bien, j'en ai écrit un à ce sujet là, justement. (oups désolée pour la pub...)
Au fait, moi, le moramora, je considère ça comme un bel art de vivre,que j'applique moi-même à la mienne et que je prêche à mes petits amis occidentaux, qui perdent parfois eux ce qu'est le sens de profiter de la vie en se la coulant douce...Donc, la slow life c'est super...tant que je n'en devienne pas la victime...Quand à se demander si c'est la cause du "déclin" (moi je préfère "retard") national ou non, tout ne vient certainement pas de là mais ça l'est quand même en partie, non?
Ecrit par : jf | 25 octobre 2007
Les commentaires sont fermés.